mercredi 25 mai 2011

De la nécessité de la sociologie du sport

par Michel Caillat

   Deux exemples récents  prouvent la nécessité de la sociologie du sport et de la mise en question du phénomène social majeur de notre époque. Le sport qui sature notre temps et notre espace avec ses discours, ses pratiques et son idéologie mérite mieux que ces incessants et insignifiants bavardages écoutés et lus ici et là.
    Premier exemple : le voyage privé en Tchétchénie d’Alain Boghossian, le bras droit de Laurent Blanc. La Fédération  sermonne le fautif coupable d'avoir participé à un match amical à Grozny (Tchétchénie), organisé par le leader "controversé" de cette République du Caucase russe, Ramzan Kadyrov. Quand on sait que la FFF a cautionné, depuis sa création, tous les voyages dans les pires régimes et en premier le déplacement dans l’Argentine du dictateur  Videla pour disputer la Coupe du monde 1978, le mot hypocrisie semble le plus adapté. Mais surtout, ne le dites pas : le sport est pur, loyal, fraternel et... facteur de paix, d'amitié et de cohésion sociale.
   Deuxième exemple : la double victoire des footballeurs de Lille qui conduit à parler d'Orléans, ville où le maire UMP qui a fait de l’équipe de basket son jouet, a décidé de construire une grande salle Arena. Délire sur tous les plans : plus de 100 millions d’euros pour avoir un équipement qui fera mourir le Zénith situé à deux km et qui fait d’Orléans, ville de 150 000 habitants, la plus petite ville au monde à vouloir ce type de salle. Orléans est au niveau de Londres et Berlin. Quel prestige, quel honneur ! Or, l’opposition se tait depuis près de deux ans ; il est vrai que la région Centre présidée par le “socialiste” François Bonneau, est prête à allouer 12 millions d'euros. Pour la dite gauche, il est sans doute difficile de critiquer l’Arena d’Orléans quand la possible future présidente de la République  “communie” avec les “merveilleux supporteurs lillois” et leur promet le grand stade “générateur d’émotions”, slogan du site lillois qui rejoint d'ailleurs le slogan de l’OLB (Orléans Loiret Basket) “créateur d’émotions”.
   Comme si les slogans et les émotions ne pouvaient pas être discutés.
   Comme si le comportement des foules lilloises en particulier et sportives en général ne pouvait pas être étudié. Toutes les analyses faites sur les foules (de Reich à Chomsky en passant par Canetti) ne valent évidemment jamais pour le sport
   Une question se pose : qui méprise le peuple ? Celui qui lui donne ce qu'il veut ou celui qui croit en ses facultés de comprendre une analyse et de forger son propre jugement ?
   Mais nous avons tort puisque nous voulons réfléchir et dialoguer. On ne dialogue pas avec le diable dit anti sportif qui méprise les gens. Le sport n'est pas un "fait social total" aux multiples implications politiques, économiques et idéologiques. Il est, il va de soi, il est incontournable et indiscutable. C'est le raisonnement général, de l’extrême droite à l'extrême gauche.
   L’Arena – comme le stade de Lille - est un beau projet ; on le financera “coûte que coûte”, tout le monde paiera (petites associations, contribuables) pour encourager le sport spectacle, et pour faire des adorables citoyens-électeurs les spectateurs passifs d’affrontements sublimes entre millionnaires adulés.
    On peut avoir une autre idée de la société. Que dis-je ? Il n’y a pas d’autre société possible...
_________
(1) L'actualité permettrait de faire état d'autres événements qui mériteraient une analyse. Par exemple le fait qu'une télévision publique  bouleverse ses programmes à 20h le mardi 24 mai pour retransmettre un match du premier tour du tournoi de Roland-Garros opposant un Français évidemment, Gilles Simon, à un illustre inconnu, l'Américain Michael Russell. Ne dites pas que le sport est un opium du peuple, vous seriez immédiatement qualifié de marxiste et banni.

vendredi 13 mai 2011

Le terrible consensus

"Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue"

                                                                   Simone de Beauvoir
         
Par Michel Caillat

   Le débat sur l’affaire dite des quotas aura permis de voir une nouvelle fois comment le débat sur le sport est esquivé. La communauté sportive a fait bloc pour tenir le discours habituel sur les prétendues valeurs du sport, ses dévoiements et ses excès. Comme nous l’écrivons souvent, “l’amoureux du sport cherche non seulement à ce que le consensus porte sur les valeurs du sport mais aussi sur les frontières qui circonscrivent le débat”. Et les médias dans leur très grande majorité alimentent le discours de sens commun qui plait aux sportifs et n’est que très rarement discuté par les non-sportifs (pour eux, le sport est “hors sol”).
    Le fléau principal n’est pas là où l’on pense : il est dans cette volonté de sauver le football et le sport en toutes circonstances en parlant de perversions, de déviations, de détournements sacrilèges. Or, la question majeure est la suivante : le racisme du sport est-il un détournement sacrilège ou le produit de la pratique sportive (dite de compétition) ? Que nous enseignent l’histoire et la sociologie de l’institution ?
    Le sport ne meurt ni de ses morts ni de son racisme. Pire, il les intègre à son spectacle sans jamais remettre en cause ses propres fondements.
   Nous connaissons la riposte de nos adversaires: “Vous êtes extrémistes”. C’est le seul argument de ceux qui n’en ont pas, et qui refusent consciemment ou inconsciemment tout débat sur le sujet. Pour eux, le sport n'est pas un phénomène social ; il est, il va de soi, il est incontournable et indiscutable.
Nous avons tort puisque nous voulons dialoguer.
   En sport, le scandale est de parler d’un Idéal (l’esprit sportif, l’idéal olympique), cette pure construction idéologique.
    Et ce qu’il y a de scandaleux dans ce scandale, c’est qu’on s’y habitue. On s’habitue au fossé toujours plus grand entre ce qui est et ce qui est dit de ce qui est.
En sport, on s’habitue à la collusion avec les pires régimes (fascisme, nazisme, dictatures), on s’habitue à l’argent fou, on s’habitue aux inégalités scandaleuses, on s’habitue à la casse physique et mentale principalement chez les jeunes, on s’habitue à la tricherie, à la corruption, au dopage, on s’habitue au racisme et au sexisme, on s’habitue au mensonge et aux idées reçues (le sport facteur d’intégration, de liberté, de fraternité, de loyauté, de pureté, etc.), on s’habitue à l’anti-intellectualisme.
   En sport, le scandale est la censure des uns, le silence et l’aveuglement des autres.
   Si tu veux être écouté aujourd’hui il faut créer... le scandale (au sens minuscule de “buzz”). Mediapart a su le faire.
   Débattre sérieusement sur le sport, ses fonctions, ses valeurs, son idéologie, c’est beaucoup moins porteur...

lundi 18 avril 2011

Les dangers du sportisme

par Michel Caillat

En tant que phénomène historique (le sport est né à la fin du 19ème siècle), le SPORTISME apparaît à trois niveaux : il est une idéologie, un mouvement et un système c'est-à-dire un ensemble hiérarchisé d'institutions et de mécanismes de décisions.  

  Le sport est-il un phénomène marginal sans véritable influence sur le climat socio-politique des pays ? Ou au contraire n'a-t-on pas affaire avec lui  à un système de pensée (1) d'une importance inversement proportionnelle à la qualité des études qu'il engendre ?  Le sport ne peut se limiter aux listes de résultats, au nombre de records battus, aux "morceaux de bravoure", aux exploits historiques, aux matches de légende (il y a un match du siècle tous les six mois !), pas même au nombre de pratiquants et de spectateurs conduits par des démagogues particulièrement habiles. La question  du poids de l'idéologie sportiste en France et dans le monde ne peut plus être occultée ; elle est d'autant plus centrale que le sujet est tabou et dramatiquement consensuel.

Faconner le monde

    Fidèle à ses mâitres et ses pionners (Coubertin, Desgrange, Goddet parmi beaucoup d'autres), l'idéologie sportiste se veut génératrice d'une révolution spirituelle et créatrice d'une nouvelle civilisation communautaire où seraient parfaitement intégrées toutes les couches de la société. Le sportisme constitue bien une catégorie universelle qui possède ses variantes : les sportistes orthodoxes, les sportistes réformateurs, les sportistes  hors structure (extérieure, du moins un temps, à l'institution : fédérations, clubs).
   Cette société sportiste n'est pas le champ de bataille où s'affrontent idées politiques et groupes sociaux mais une collectivité humaine et harmonieuse  (l'idéal olympique de la fraternité et de l'amitié) ; elle jouit d'une unité morale dont l'émanation est le gouvernement mondial du sport (le Comité international olympique en premier lieu) et dont la puissance repose sur l'unanimité spirituelle de la masse. Et ce gouvernement (fort peu démocratiquement "élu") est le gardien de cette unité qu'il développe en utilisant tout moyen susceptible de la confirmer : la propagande, les medias-supporteurs, les clubs, l'éducation (sportive plus que physique).
   La mentalité, la sensibilité du sportisme font partie intégrante de notre culture. Le spiritualisme et l'idéalisme qu'il préconise fournissent les moyens d'une révolution, la seule qui puisse ne pas porter les caractéristiques de la lutte des classes : une révolution morale. Le sportisme est le levier d'une transformation profonde des esprits et des âmes, le problème de la décadence étant longtemps resté (il reste encore chez certains fidèles) l'une de ses préoccupations majeures. C'est la raison pour laquelle il faut créer un homme nouveau, porteur de ces classiques vertus que sont l'héroïsme, l'énergie en éveil permanent, le sens du devoir et du sacrifice, et l'acceptation de la primauté de la collectivité sur les individus qui la composent. La toute première des qualités des sportifs est la foi en la puissance de la volonté.
   Le corporatisme sportiste et un gouvernement mondial fort constituent les moyens de cet assaut contre la société morcelée en classes antagonistes, contre le dépérissement de la civilisation. Le sportisme n'est pas qu'une simple forme de chauvinisme et de nationalisme exacerbés ; il constitue un système d'idées organisé pour façonner le monde. La très large et pourtant très impalpable et très souterraine diffusion de ces idées atteste que ses racines sont profondes et son influence considérable.
   Le sportisme qui s'attaque à sa manière au désordre économique et plus encore au désarroi moral propose des solutions de rechange à la lutte des classes : le sport, lieu d'harmonie, comme facteur d'intégration, remède aux fléaux de la drogue, de l'alcoolisme, de l'abus sexuel, du tabac (2). Mais aussi et  surtout comme lieu d'embrigadement d'un peuple unifié (sans distinction de couleur et de statut social) dans le cadre d'un système notoirement autoritaire.
   La recherche de valeurs nouvelles expliquent l'engouement pour les pratiques sportives qu'elle soient dures, molles, fun ou de glisse ! Le sportisme exerce un attrait beaucoup plus profond que ce que voudraient admettre ceux qui pratiquent mais aussi ceux qui regardent le sport, qui en parlent ou qui en subissent l'extraordinaire et inquiétante présence (combien d'heures d'antennes à la radio et à la télévision, de pages dans les journaux?).

Une révolution spirituelle

    Le sportisme, cette profonde révolution morale et spirituelle - Pierre de Coubertin ne disait pas autre chose quand il parlait de la "religion athlétique" et de la nécessité de "rebronzer les corps et les esprits" - impressionne par son omnipotence tranquille et sa capacité à établir un consensus presque total. Tout le monde admire les qualités morales des sportifs : le dévouement, le sacrifice, l'amitié virile, l'élan de ces hommes chargés de toute l'ardeur que donne d'avoir trouvé une foi  et un sens à la vie. Tout le monde applaudit aux performances de cette jeunesse paisible, s'incline devant sa passion fière et dure, sa volonté de grandeur, sa rude noblesse, sa supériorité morale. Le sportisme c'est à la fois un hymne à cette jeunesse bien sage (à 30 ans on est vieux en sport) et la victoire de la force sur ceux qui haïssent l'effort.
  L'anti-intellectualisme et l'idéalisme sont les piliers de ce sportisme qui constitue bien un ensemble idéologique sur la nature duquel il est difficile de se tromper pour peu qu'on se donne la peine d'en déchiffrer le message.  Il doit son rayonnement véritable au fait que de l'essence de ses idées (de sa pensée) participent de vastes secteurs de l'opinion. Les milieux contestataires les plus divers demeurent facilement perméables à l'appel du sportisme ou au moins à certains de ses éléments.  Nombreux sont ceux qui répondent à cet appel d'ardeur juvénile et accueillent avec bienveillance cette religion purificatrice dans un univers économique impitoyable.
   Prenons garde. L'idéologie sportiste (l'idéologie du don, de la compétition naturelle, de la collaboration des classes, le culte du chef, de la discipline, l'apologie de la douleur et de la souffrance, etc.) s'infiltre toujours plus dans la société, remonte à la surface et saisit les leviers de commande. Le sport jouit d'un préjugé favorable et cette bonne dose de sympathie met en marche l'engrenage collaborationniste. Le peu de résistance que rencontre la sportivisation de la planète est lourd de menaces.
   Charles Tardieu écrivait dans un livre paru en 1940 et préfacé par Jean Borotra, alors Commissaire général à l'Education générale et sportive : "Le sport pourrait être pour les jeunes la première école d'application d'une morale générale. Des maîtres avertis et choisis, s'efforceront de créer dans des cerveaux malléables et dociles, jusqu'à l'indépendance de la virilité, une véritable religion nouvelle du sport désintéressé, chevaleresque, discipliné, altruiste (...). Bref, la révolution nationale sportive doit être avant tout une révolution des esprits appuyés sur des méthodes nouvelles" (3). Serait-ce exagéré d’affirmer que ne rien faire et ne rien dire sur les valeurs que le sport véhicule et sur la vision du monde qu'il propose relève, d’une certaine façon, du  "crime d'indifférence”?
________________
(1) Lire par exemple l' Essai de doctrine du sport publié en 1965 par le parti gaulliste, à l'initiative du Haut Comité des sport. 
(2) Au cours du siècle, on a toujours voulu faire croire que l'on allait résoudre les problèmes sociaux grâce aux clubs sportifs. En 2011, on feint encore de penser qu'on va favoriser l'intégration et diminuer la violence dans les cités en implantant un club sportif ; en 1915, Coubertin déclarait : "J'ai toujours déploré que les sociétés antialcooliques n'aperçoivent pas dans le sport le véritable antidote auquel il convient d'avoir recours dans la lutte contre le fléau".
(3) Charles Tardieu, Le Sport, ta joie, ta santé, Paris, Sequana Editeur, 1940, p 93-94. Sur ce thème général de la Révolution nationale se reporter aux différents ouvrages de l'historien Zeev Sternhell et à son article synthétique et précieux  "Sur le fascisme et sa variante française" paru dans Le Débat n°32, novembre 1984.
_____________

Le dopage n’est pas une perversion du sport

Le départ du prochain Tour de France sera l’occasion, comme chaque année, d’alimenter le mythe du sport enfin pur...

«Il faut être imbécile ou faux jeton pour s'imaginer qu'un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulant»,  Jacques Anquetil (1967)

   Comme chaque année, va retentir le 2 juillet prochain en Vendée le couplet sur  le Tour du renouveau, de la sérénité et de la propreté enfin retrouvées. Finies l’ère des Riss, Ullrich, Landis, Armstrong, Contador, tous vainqueurs du Tour et tous soupçonnés ou convaincus de dopage ; cette fois au départ du Passage du Gois, les bonimanteurs de service  (dirigeants et journalistes) joueront leur rôle habituel : distiller le mythe de l’idéal sportif en déclarant vouloir enfin en finir avec le discours sur le sport trahi, le cyclisme meurtri, le Tour de France décrédibilisé. Or, jamais le sport n’a été ce qu’il dit être : l’idéal sportif est une pure construction idéologique. 
  Les produits dopants peuvent être utiles dans tous les sports, de l’automobile au rugby, du golf au football (1). L’erreur serait de croire que seul le cyclisme est touché par le fléau du dopage même s’il est plus facile, dans ce sport plus contrôlé, de trouver quelques exemples pris dans la » légendaire, fabuleuse et merveilleuse » histoire du cyclisme :
   Dans son livre «La tête et les jambes», publié en 1894,  Henri Desgrange parle ainsi à un jeune coureur :  «Quant aux poisons que l'on dénomme kola, coca, je te défends d'y toucher. Quand tout le corps médical réuni viendrait te dire qu'ils produisent des résultats extraordinaires, tu n'en feras jamais usage». Le créateur du Tour de France entrevoyait déjà les dangers...il y a plus de cent ans !
   Dans la présentation du Bordeaux-Paris 1901, le même Henri Desgrange déclare ne pas croire aux chances du pistard Gougoltz : «Il n'y aura pas comme sur les lignes droites d'un vélodrome des amis pour lui passer en temps voulu ce que réclamera son estomac» (des dopants). On parle alors des soigneurs de la piste comme des «chargeurs réunis».
  Victor Linard, champion du monde de demi-fond dans les années 20  (1921.24.26.27) écrit : «Dans l'argot cycliste le doping s'appelle dynamite (…). J'en ai pris durant toute ma carrière, j'en ai pris de quoi faire sauter la Tour Eiffel
  Dans son livre « Le doping ou les surhommes du vélo », Roger Bastide ajoute alors la parole d’un jeune qui avoue : «Ce que nous prenons maintenant, on ne le donnerait pas à un mourant pour le prolonger d'une heure jusqu'à la venue du prêtre confesseur». Bastide s'étonne : «Cela ne vous fait pas peur de jouer ainsi avec votre santé ? Votre vie peut-être ?». Il a ce haussement d'épaules fataliste qu'ils ont tous quand on évoque ce problème ».
. En 1933, notant les défaillances d’un « grand du peloton », Goddet écrit dans L'Auto que ça montre que le coureur «ignore encore tout de l'alimentation»  (déjà l’aveuglement volontaire du journaliste) et Roger Bastide d'ajouter : «Lignes pleines d'enseignements pour le docteur Dumas, par exemple. Il ne manquera pas de penser - tous les signes extérieurs l'indiquent - que les tartelettes au riz et les cuisses de poulets distribuées à nos braves coureurs devaient comporter de bien mystérieux additifs pour les toucher de la sorte au foie et à l'estomac». 77 ans avant la “mésaventure Contador”, la viande fait déjà des ravages...
  Et on pourrait continuer ainsi la longue liste des déclarations  sur le dopage dans le cyclisme (et dans les autres sports): « Demain on court, on fait du sport propre » leitmotiv  bien plus fort mais aussi vain que le célèbre « Demain on rase gratis ».
   Depuis l’origine du sport en général et des courses cyclistes en particulier (fin 19ème - début 20ème siècle), les discours n’ont pas changé. Provisoirement, on peut conclure avec Bastide  : «Le coureur est pris au jeu. De même que ce souverain eût donné son royaume pour un cheval, il est prêt à donner un lambeau de sa santé pour une victoire.
   «Et les organisateurs et les chroniqueurs aussi se prennent au jeu, perdant de vue, dans le lyrisme de l'action, les dangers que présentent «les breuvages magiques secoués dans des bidons». C’est en effet avec la mort que trop de sportifs « jouent ». Le dopage n'est pas une perversion du sport, il est dans sa nature.
___________________
(1). Voir les travaux du Docteur Jean-Pierre de Mondenard et son dernier ouvrage, Dopage dans le football, La loi du silence, Ed. Jean-Claude Gawsewitch, 2010.

mercredi 30 mars 2011

Inégalités exorbitantes et indifférence générale

Les sommes perçues par quelques personnalités du sport sont astronomiques, hors de portée du commun des mortels.  Dans le champ sportif, les scandaleuses inégalités choquent peu de monde... (voir notre rubrique Economie)

mardi 29 mars 2011

"L’esprit du sport" : attention danger !

par Michel Caillat

Comment un phénomène social aussi massif, aveuglément valorisé, peut-il être accepté comme allant de soi ?
   Le sport est omniprésent dans notre vie quotidienne. « Elevé au cube » selon l’expression d’Umberto Eco (pratique, voyeurisme, bavardage) avec ses compétitions généralisées, « briseurs de soucis », ses foules à l’état pur vivant par procuration, et ses discours saturés d’idéologie, il échappe à tout échange de points de vue en dehors du cercle des initiés. Pour l’opinion publique et ses relais, seuls comptent les résultats, les médailles, les euphories collectives, les émotions sans pensée. La politique et l’intelligence sont mortes dès que l’on en « revient au sport »
   Comment un phénomène social aussi massif, aveuglément valorisé, peut-il être accepté comme allant de soi ? L’opposition des extrêmes (l’exaltation sans nuance des performances/la détestation farouche) sert l’anti-intellectualisme, les croyances et les préjugés. Non, le sport n’est pas un jeu neutre, innocent, anodin et vertueux ; il est porteur de représentations du monde et participe largement à la normalisation des corps et des esprits. En le présentant comme une bulle autonome surplombant la société, on oublie les conditions historiques et sociales de sa naissance et son fonctionnement comme « appareil de contrôle hégémonique et inerte » (Jean Chesneaux).
  Encore faut-il s’entendre sur le mot. Le sport doit être défini clairement et scientifiquement. Définir c’est rompre avec les notions de sens commun, tracer une frontière et exclure du sport ce qui lui ressemble et qui n’en est pas. Les sociologues sont au moins d’accord sur ce point : le sport est une situation motrice compétitive (avec compétitions à tous les niveaux désignant vainqueurs et vaincus), codifiée c’est-à-dire qui a ses règles (ce qui exclut les pratiques dites libres) et institutionnalisée (à l’intérieur des fédérations). Toute activité physique n’est donc pas du sport : le facteur qui fait sa tournée à bicyclette ou les ami(e)s qui se retrouvent après un repas pour courir tranquillement en bord de mer ne font pas de sport.
   Pierre de Coubertin était clair dès les années 1920 : « Le sport est le culte volontaire et habituel de l'effort musculaire intensif appuyé sur le désir de progrès et pouvant aller jusqu'au risque (…). Il lui faut la liberté de l'excès. C'est là son essence, c'est sa raison d'être, c'est le secret de sa valeur morale».
    Derrière ces mots, c’est une partie de la philosophie coubertinienne qui s’exprime : le culte du dépassement et du risque, la vocation à l’excès qui se donne aux forts et exclut les faibles et les femmes. Pédagogue de l’être, Pierre de Coubertin, à travers l’Olympisme, a une ambition qui va bien au-delà du sport et des Jeux : un projet d’éducation complète, une mission culturelle mondialiste, la croyance en une humanité harmonieuse symbolisée par le sportif. L’Olympisme est un « humanisme stoïcien », une « philosophie de la vie » (mots inscrits dans la Charte), et son idéologie se veut génératrice d’une profonde révolution morale.
   Le sport est une vision du monde ; il distille à flots les valeurs de l’ordre établi en leur donnant une existence pratique quasi naturelle. Il est un moyen d’exacerber l'individualisme et le mérite personnel, de promouvoir l'idéologie du don et le culte du chef, de faire l'apologie du rendement, du travail libérateur, de la douleur et de la souffrance, et de rendre acceptable l'inégalité, le cynisme du plus fort, le mépris des faibles, l'âpreté au gain. Avec le sport, l’idéologie dominante est intériorisée par les masses ; elle devient un moule de comportement, une seconde nature. Quand le fait sportif  s’incorpore, il se transforme en inconscient social.
   L’histoire du sport est celle d’un échafaudage idéologique : l’idéal olympique fondé sur l’universalité et la fraternité, et inspiré de la Grèce antique. À écouter ses chantres, l’esprit sportif irradie en tout être, et une lumière primitive et naturelle brille pour montrer à tous les hommes la splendeur des origines. La raison sportive nous fait contempler dans son essence la beauté des vérités éternelles : la franchise, la loyauté, le désintéressement dans l’ambition, la modestie dans la victoire, la sérénité dans la défaite, la chevalerie en toutes circonstances. Au commencement est le sport olympique antique dont la pureté, la perfection et l’universalité sont d’emblée saisies comme un idéal transcendant.
   Les « amis du sport » oublient une chose : l'idéal sportif est un oxymore. L’activité sportive est incompatible par nature avec ledit idéal. Le sport dit ce qu’il n’est pas (un univers enchanteur) et ne dit pas ce qu’il est (un outil de domination). Hommes politiques, militants progressistes et plus largement tous ceux qui rêvent d’une société plus humaine doivent combattre en eux-mêmes cette « volonté de ne pas savoir » sur le système sportif. Un système qui ne pourrait pas fonctionner sans un « esprit du sport » c’est-à-dire sans une adhésion subjective des individus, y compris celle des non-sportifs.
                                                                                      

lundi 28 mars 2011

    Rectificatif - Prépa Sciences Po et IEP 2012 - Thème du sport
Le thème du Sport étant retenu pour le concours Sciences Po 2012, le Centre d'Analyse Critique du Sport (CACS) propose aux étudiant(e)s intéressé(e)s de dialoguer* sur les  grands thèmes (sport et argent, sport et violence, sport et intégration, sport, foule et émotion, sport et progrès, sport et liberté, sport et religion, etc.). Sur simple demande, le CACS peut envoyer la liste des ouvrages qui composent sa bibliothèque riche en documents (une belle bibliographie) et des photocopies sur des sujets particuliers.  Michel Caillat,  responsable du CACS et auteur de divers ouvrages de sociologie du sport - participe également sur demande à toute conférence-débat (voir la rubrique conférence du blog).
. Seule condition : l'adhésion au Centre d'Analyse Critique du Sport (15 euros).
   Un espace inopportun a rendu l'adresse inutilisable. Il faut donc lire :
Pour tout renseignement  :
. (de préférence) adresse électronique : lecacs@live.fr
. téléphone : 06 82 57 55 73 (laisser un message sur le répondeur)
_______
* Le dialogue se fera au téléphone aussi longtemps et aussi souvent que le souhaitera la personne intéressée par l'échange et par les réponses  aux  questions qu'elle se pose.